Ma pratique de Yoga dans ce temps compliquĂ© đŸŒ±

« Nous sommes, en ce moment, confrontĂ©s Ă  des bouleversements intenses qui mettent brusquement en suspend nos moyens d’actions. HabituĂ©s Ă  tout maĂźtriser, nous nous confrontons Ă  la rupture du contrĂŽle de nos vies et de l’ordre du monde.

Non seulement nous devons faire face Ă  ce dĂ©sordre, mais nous devons aussi composer avec l’angoisse de ces renversements sur l’avenir. Nous faisons tous l’expĂ©rience -Ă  des niveaux diffĂ©rents- d’annulations de projets, d’absence de visibilitĂ© pour les semaines, les mois Ă  venir. Nous mesurons tous combien l’incertitude et l’instabilitĂ© sont anxiogĂšnes. Et pourtant il va nous falloir vivre avec. Le yoga nous enseigne que le « changement » est la principale source de nos souffrances.

Le sutra II.15 du Yoga Sutra de Patanjali (texte fondateur du yoga) indique que nous sommes soumis Ă  une souffrance fondamentale dont l’impermanence est la cause : ParinĂąma-tĂąpa-samskĂąra-dukhair guna-vrittivirodhĂąch cha duhkham Ă©va sarvam vivĂ©kinah. Ces changements, « ParinĂąma » en Sanskrit, nous insĂ©curisent et nous dĂ©stabilisent
 mais moins nous les acceptons, plus ils nous font souffrir.

Ils s’opposent dans le sutra prĂ©-citĂ© au « SamskĂąra », ce composite d’habitudes, de conditionnements et de schĂ©mas mentaux dont nous avons hĂ©ritĂ© (liĂ©s Ă  notre karma). C’est aussi avec eux que nous nous construisons. Ces comportements rĂ©pĂ©titifs ont le mĂ©rite de nous sĂ©curiser et de nous offrir des repĂšres et une stabilitĂ©. Mais ils ont un revers, ils nous enferment aussi dans un immobilisme et une incapacitĂ© d’adaptation qui nous rendent intolĂ©rants Ă  tout changement qui nous Ă©chappe.

Or le yoga nous rappelle aussi que le monde est changement. « Le seul Ă©vĂ©nement permanent, c’est le changement » dit Schopenhauer. Tout bouge, rien n’est jamais figĂ©, ni dĂ©finitivement acquis. La vie est un mouvement perpĂ©tuel fait d’incertitudes et d’imprĂ©vus. Nous-mĂȘmes sommes en mutation permanente, qu’il s’agisse de notre corps physique ou de notre Ă©tat mental. Comment le yoga et la mĂ©ditation peuvent nous aider Ă  accepter ces changements et mieux vivre avec ? En nous invitant Ă  abandonner notre « SamskĂąra » et Ă  nous changer nousmĂȘme, en adhĂ©rant au moment prĂ©sent et en nous amenant Ă  concevoir que les choses puissent ĂȘtre diffĂ©rentes de ce que l’on aimerait qu’elles soient.

La pratique du yoga entraine des changements doux et trĂšs progressifs dans notre corps mais aussi dans nos comportements. Le mental s’assouplit Ă  mesure que le corps s’assouplit. Elle permet de mieux se connaĂźtre et de mieux composer avec la rĂ©alitĂ© 
 quelle que soit sa direction. Les postures de yoga sont parfois inconfortables, incongrues
les traverser c’est s’ouvrir avec abnĂ©gation Ă  l’imprĂ©visible.

C’est chercher le confort dans l’inconfort. A dĂ©faut de stopper l’inĂ©luctable transformation des choses, nous pouvons explorer notre capacitĂ© Ă  lĂącher prise face Ă  la rĂ©alitĂ© qui s’impose. Comme le monde, notre esprit est fait de changements et donc trĂšs adaptable. Si nous ne pouvons pas maĂźtriser les circonstances extĂ©rieures, nous pouvons observer leurs rĂ©percussions intĂ©rieures. Le simple fait d’observer nos Ă©tats d’humeurs permet d’échapper Ă  leur tyrannie et, peut-ĂȘtre, d’accorder plus d’espace mental Ă  des sensations positives. C’est dĂ©jĂ  une certaine forme de libĂ©ration face aux Ă©vĂšnements qui surviennent. Le changement comme espace de transformation !

L’inattendu ouvre une alternative Ă  l’enfermement dans notre « SamaskĂąra » pour permettre des transformations intĂ©rieures profondes. C’est lĂ  une autre facette de « ParinĂąma », le changement. ExpĂ©rimenter ce qui est inhabituel permet d’explorer son potentiel et permet de sortir de sa zone de confort, de sa routine. C’est une maniĂšre de grandir, de mĂ»rir, de se dĂ©ployer. Dans une pratique de yoga, par exemple, les postures inversĂ©es renversent notre regard sur le monde et inventent un nouveau rapport Ă  celui-ci. Relever le dĂ©fi de l’imprĂ©visible nous met face Ă  l’immensitĂ© des possibles et nous invite Ă  parcourir la cartographie complĂšte
et parfois inconnue
de notre propre intĂ©rioritĂ© et de toutes nos ressources. Car l’étendue de nos ressources est immense, presque infinie.

C’est en parcourant chacune de ces terres oubliĂ©es que l’on pourra faire de nouvelles conquĂȘtes. Aller Ă  la conquĂȘte : conquĂȘte de soi et de soi conquĂȘte des autres. Le confinement et la restriction de notre mobilitĂ©, par exemple, nous invitent Ă  cultiver un nouveau regard sur notre quotidien, Ă  dĂ©faut de vivre des expĂ©riences inĂ©dites. Notre capacitĂ© Ă  modifier nos angles de vue nous ouvrira de nouveaux horizons.

Comme les explorateurs, loin de notre terre d’origine, il nous faut remettre en question ce que l’on croyait ĂȘtre le centre du monde, jouer les aventuriers et se hasarder dans les terres inconnues de notre esprit. Moissonner les terres en friche. Cultiver les jachĂšres. Puiser dans les stocks de ressources nourriciĂšres 
 pour grandir. Les arroser soigneusement chaque matin. Chasser les herbes folles. Cultiver ces territoires au quotidien. Mais surtout ne pas rester plantĂ© sur un terrain dĂ©vastĂ©. Abandonner les terres sur lesquelles, pour le moment, plus rien ne peut pousser. Comment trouver un Ă©quilibre dans cette instabilitĂ© constante ?

La pratique du yoga en mouvement nous fait vivre cette expĂ©rience trĂšs concrĂšte de l’ancrage dans la mobilitĂ©. On peut bouger mais rester centrĂ©, trouver son Ă©quilibre dans l’instabilitĂ© des postures. La pratique nous sort de notre sĂ©dentaritĂ© et de notre immobilisme quotidien
 et cela nous fait un bien fou, nous rappelant combien il est important de rester en mouvement.

La transformation n’est pas la perte de soi. Tout comme une riviĂšre qui suit le court de son lit, notre « soi » circule en permanence, Ă  travers des Ă©tats transitoires et parsemĂ©s d’obstacles
mais nous restons toujours la mĂȘme riviĂšre, toujours nous-mĂȘme. Être soi ce n’est pas ĂȘtre incapable de changer. Au contraire, le changement Ă©claire un peu plus notre essence invariable dans cette impermanence. « Nous devons ĂȘtre le changement que nous voulons voir dans le monde » disait le Mahatma Gandhi.

Accepter de changer c’est dĂ©jĂ , un peu, changer le monde. Pour trouver cet Ă©quilibre, nous pouvons nous rĂ©fĂ©rer au « SĂądhana PĂąda » du Yoga Sutra, le yoga de l’action qui permet d’avancer sur le chemin de la transformation. Selon lui, la nature, « Prakriti » se compose de trois qualitĂ©s primaires, les « Gunas » : « Tamas » est comparable Ă  la pierre qui s’érode et se transforme avec lenteur. Il incarne Ă  la fois notre stabilitĂ© mais Ă©galement notre inertie, notre immobilisme. « Rajas » s’apparente au feu, qui transforme les Ă©lĂ©ments avec fulgurance. Il incarne le principe dynamique mais aussi notre frĂ©nĂ©sie, vecteur de stress, de nervositĂ© et d’anxiĂ©tĂ©.

Enfin, Sattva, le principe de luciditĂ© est le juste Ă©quilibre entre ces Gunas. Il incarne la lumiĂšre, la clartĂ©, l’harmonie. Le yoga et la mĂ©ditation invitent Ă  cultiver Sattva pour trouver cet Ă©quilibre avec le monde et ses forces de transformation. »

Blandine Soulage.

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